Sœur Emmanuelle, la vieille nonne cabotine et quelque peu indigne, était une grande dame
Il y a des moments dans l’histoire qui nous obligent à aller au fond des choses et à prendre un langage qui ne laisse aucun doute sur le sens à lui donner. Ce fut le cas pour les prophètes de l’Ancien Testament qui sont venus marteler le sens à donner à l’action de Dieu dans l’histoire du peuple juif. Ce fut également le cas pour Jésus qui n’a pas ménagé ceux qui s’enfermaient dans leurs privilèges et la bonne opinion qu’ils avaient d’eux-mêmes.
La disparition de sœur Emmanuelle en pleine crise financière rappelle la vanité des richesses et les montagnes que l'on peut soulever avec la force de l'Amour. Sœur Emmanuelle est partie, plus jamais nous n'entendrons ses cris de révolte, plus jamais nous ne regarderons avec un sourire bienveillant son espièglerie. Car Sœur Emmanuelle, c’était tout un poème, à commencer par sa tenue vestimentaire. Toujours vêtue à l’as de pique, blouse grise de Nylon, chandail noir façon bouloche de laine, chaussures de tennis usées. C’était plus qu'un uniforme, c’était un vêtement de travail. Son passage au pays des momies lui avait laissé cette figure parcheminée comme un vieux papyrus, son teint hâlé… Telle était sa grande stratégie médiatique qui savait toucher les cœurs pour leur rappeler qu’il est important de poser son regard sur les autres et pour rappeler aux puissants qu’ils avaient des devoirs envers les plus humbles et les plus pauvres. Tout cela va faire cruellement défaut, au point que dans la presse on a parlé de la mort d’une icône.

Elle ne croyait pas qu’il était possible de changer le monde, mais elle savait qu’il était possible de changer les gens du monde. Elle voulait nous convaincre que nous-mêmes, dans notre petitesse, dans nos difficultés, en essayant de nous faire comprendre que tous ensemble, nous pouvions changer la vie des plus petits, en apportant comme elle notre « petite goutte d’eau », parce que la brave chiffonnière avait fait sienne la phrase du Christ dans saint Matthieu : « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir... »

Chacune de ses interventions lançait au cœur cette grave question : « Qu'as-tu fait de ton frère ? ». Et pourtant celle que certains n'hésitaient pas à la canoniser de son vivant, en la désignant comme « la sainte du Caire », ne cachait pas ses faiblesses : oui, dans sa jeunesse, elle avait eu des doutes, elle adorait les belles fourrures, les chapeaux, le chocolat noir et la glace à la vanille… Devenue religieuse, elle garde son caractère de jeune fille indépendante et parfois frivole : «La vie en communauté n’est pas facile chaque jour, mais c’est normal. Moi, je n’ai pas toujours été aimée. Appréciée. J’agace beaucoup, vous savez. Je me rebelle ». Et au plus fort de sa notoriété médiatique, elle faisait même cet aveu : « L'orgueil se glisse partout. J'ai beau être une religieuse, quand on parle de moi, ça me fait plaisir ».

Ce qui l’a fait progresser dans la vie c’est d’être capable d’accepter les idées de chacun : «J’ai toujours essayé de respecter tous les croyants. Les athées aussi. L’homme est libre ».

Pour ceux qui étaient marginalisés et que personne ne regardait, Sœur Emmanuelle, qui se dit « vindicative », « coléreuse » et « un peu féministe » donne sans peur de la voix. Il faut de l’aide aux pays pauvres et aux sans-logis. Tant pis si elle dérange ! Médicaments et argent sont nécessaires. Pour eux, elle se fait peu à peu une sorte d’ambassadrice au parler simple. « Je ne suis pas une intellectuelle ». Mai elle sait émouvoir et convaincre. Ses formules optimistes font mouche. « Dieu nous a créés pour le bonheur. Il faudrait péter de joie ».

Pour répandre son message, elle n'a jamais boudé les médias pour faire passer son message de partage. Elle ne refusait même pas les hommages qui pouvaient venir du showbiz, comme celui que lui a rendu le chanteur Calogero, en écrivant une chanson en son honneur, « Yalla » (« En avant », en arabe), devenu le cri de guerre… qu’elle lançait de plus en plus souvent notamment aux jeunes pour qu’ils trouvent le véritable sens de leur vie et suscitent un formidable électrochoc dans nos sociétés où les pauvres se multiplient.

Cette vieille dame, quelque peu indigne, qui avouait craindre de souffrir une longue agonie avant de mourir, a eu son vœu exaucée ; elle a ainsi pu «partir comme une fusée ». C’était là son dernier souhait, ayant passé, selon ses propres dires, un accord avec la sainte Vierge, accord sur lequel elle refusait de s’exprimer davantage.

Je t’ai aperçue une fois lorsque tu es venue faire une conférence au Collège, mais je ne t’ai jamais vraiment rencontrée ; j’ai cependant pu rencontrer celle qui t’a succédé au Caire auprès des chiffonniers, dans ce cimetière où vivent des familles entières. Mais j’aurai toujours en mémoire ton visage et ton sourire me rappelant que ta vie a été un exemple, que personne ne pourra jamais oublier et qui sera un modèle pour nombre d'entre nous.

Maintenant tu vois à découvert l'éclat radieux du visage de Dieu... et je ne peux que redire : « Ouvre mes mains, Seigneur, qui se ferment pour tout garder. Le pauvre a faim devant ma maison. Apprends-moi à partager ».

Merci pour ton œuvre, pour ton exemple, pour ce que tu as semé... Continue à nous guider pour que toutes tes semences s'épanouissent et fleurissent en un bouquet de charité et d'amour dans nos déserts.

Michel Ségard

Yalla, Emmanuelle ; Au revoir, ma sœur. Tu as vécu plusieurs vies, tu vas enfin pouvoir accéder à celle qui était la plus importante à tes yeux, celle qui était le fondement de ta vie sur terre : la vie éternelle.